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NIELLE
ROMAN
art-felx.com

CHAPITRE XI

Le rêvopathe s’interrompt dans sa péripétie. Le voile ténébreux de l’orage et l’agressivité du vent simulent le coucher d’un jour d’eschatologie. Après avoir fermé les volets, même s’il a omis certains détails, il n’oublie pas Beethoven. Au moment où un éclair foudroie un peuplier tout près, entre un allegro et un andante, le rêveur désenchanté reclassifie ses erreurs et ses coups d’éclat. Les hasards heureux et les tracasseries les plus imprévisibles…

Volontairement cloîtré dans son logement depuis deux jours, Damien, prisonnier des absences et des existences furtives de Nielle, faisait les quatre cents pas lorsque l’ombre de Carlos filtra la clarté des carreaux vitrés de la porte. Sans lui laisser le temps de frapper, il invita à entrer l’étudiant émaillé de risettes idiotes, comme si, lors d’un concours de buveurs, il avait réussi à détrôner le détenteur d’un record Guinness.

— Salut Damien ! J’ai une demi-bouteille de rouge. Enfin, …euh ! Disons plutôt que j’ai la moitié d’une bouteille. Ça me tentait de finir le vin avec toi. Histoire de piquette devant une bonne jasée. Non, je veux dire de piquer une bonne jasette devant… Parler entre copains, quoi !

Ne disant mot, écoutant distraitement les palabres redondantes de Carlos sur la qualité pédagogique « …de merde ! … » du corps professoral « …merdeux ! … » de son université « …merdique ! », Damien sortit de l’armoire deux verres dépareillés. Tout en mettant un soin de limier à vérifier leur propreté, il se demandait si l’ivrogne était en mal de consolation ou s’il venait, avec finauderie, vérifier son équilibre moral et palper ses ennuis.

Carlos ingurgitait le vin. Damien le buvait du bout des lèvres. Dans cette attitude, ils discutèrent de l’effet de l’absinthe autrefois, du scotch ou du whisky au milieu du siècle et des drogues actuelles sur les grands artistes. Après avoir avalé sa dernière gorgée, le rêveur, entraîné par le vin capiteux dans des propos prétentieux où il se voyait un jour comme le nec plus ultra des créateurs de la bande dessinée, allant jusqu’à s’imaginer recevoir le prix « Yellow Kid », ne put s’empêcher de questionner Carlos. Il l’interrogea sur les suites que son poème n’avait pas eues. Toutefois, il tut la forme de l’écrit pour éviter tout soupçon de plagiat.

— Sais-tu si Nielle a reçu ma dernière lettre ? … Je suis tourmenté, je n’obtiens jamais de réponse !

— Pas au courant ! … Nielle, je ne la vois jamais ! Je vois surtout sa sœur. C’est elle qui vit là, maintenant, enfin, je le pense…

Carlos avait rougi et cette nuance qui accordait à son visage la même teinte que son nez de brandy ne s’effaça qu’à la fin de sa réponse.

Cette hypocrisie manifeste sembla rubéfier le visage étonné de Damien. Lui aussi, le sang lui montait à la tête. De prime abord, ce leurre semblait avoir été dicté sous l’influence de l’alcool, mais il visait ostensiblement à semer le doute.

— Tu crois vraiment qu’elle n’habite plus là-haut ? … Mais ses pas et sa voix, que j’entends… ? Dis-moi, Carlos, est-ce que je deviens fou ? …

— Fais-t’en pas, même Mathusalem savait que tout le monde était fou de la merde. — Bon, … faut que j’y aille… ! Merci pour le rouge, la prochaine tournée sera pour moi.

Quelque peu incohérent, l’étudiant ravagé par l’immondice de son mensonge se retira penaud dans une légère ivresse… (?)

Rageur et aigri par l’incertitude soulevée, Damien poursuivait et pourchassait Carlos en pensée dans l’escalier, faisant même le souhait de l’entendre dégringoler, puis se soulager de sa chute par des blasphèmes à chaque fin d’ascension.

— Voilà, plus que quatre marches avant qu’il ne tombe. Trois, deux, et plus qu’une… ! — Je suis contrarié, il ne bascule pas. Il est immobile sur le palier. Pauvre Carlos, il doit chercher à se ressaisir pour éviter de perdre le ballant. Non ! Il tourne à droite pour rentrer chez lui. Mais, la droite ! C’est la direction… du logement de Nielle !

Clairement, deux voix au-dessus résonnèrent comme deux estocades qui massacreraient la toile d’un tambour, s’arrogeant chacune un de ses tympans. Celle de sa muse frappa le premier coup.

— Damien m’a écrit ? … J’ai entendu !

— Oui, il dit qu’il t’a envoyé un poème.

— Mais il n’a jamais prononcé ce mot ! Il parlait de lettres, uniquement. Comment sais-tu qu’il s’agissait d’un poème ? …

— Je… Je disais ça… ! Comment, tu entends en bas ? …

— Oui et alors… ? ! … Qui es-tu pour te permettre d’intercepter mon courrier ? Nielle était furieuse. Elle l’était à ce point que ses paroles, semblant s’agripper au cou de Carlos, ne paraissaient pouvoir se desserrer qu’au moment où il avouerait sa vilenie.

Découvert et impuissant, il clama son innocence en dévoilant, avec indifférence, une manigance dont il n’était pas le fauteur. Il mouchardait.

— …C’est Lou ! … C’est lui qui m’a forcé. Il m’a imposé d’agir de la sorte. Je le jure !

— Je ne veux plus que cela se reproduise. Est-ce clair ? … Que ce soit des lettres de Damien ou de n’importe qui d’autre ! … T’as compris ? … Quant à Lou, il ne perd rien pour attendre. Le moment venu, je l’interrogerai pour savoir si tu dis vrai !

Si la connaissance de ce fait avait brouillé d’ahurissement l’ouïe de Damien, cette révélation sous-jacente — Nielle glanait elle aussi dans son intimité — lui avait figé le regard. Même enrichi par son indiscrétion, il ne chercha pas à saisir la teneur du reste de l’échange troublant et confondant entre l’étudiant et sa muse. Il s’efforçait de se défaire de cette amertume qui l’envahissait. La colère et le désir de vengeance s’enjambaient, se bousculaient.

— J’ai mal ! prononça-t-il en s’étouffant dans le silence.

Pour éviter de pleurer, de crainte qu’elle ne l’entende, il se consola de ce hasard qui lui avait permis d’élucider le mystère de ses doux billets échoués. Cette découverte de la tactique fielleuse lui avait évité de faire naufrage dans le renoncement à sa muse et à ses futures élégies.

L’amplitude de ce bonheur de mauvais artifice défaillit, s’effondrant sous la pression d’une méfiance qui le tenaillait depuis peu. L’étalage des hallucinations auditives. Son désir avait-il été si puissant, si violent, qu’il s’imaginait Nielle marcher, virevolter, rire, vivre dans son refuge et même converser avec quelqu’un d’autre…, comme avec Carlos dans les instants précédents ? Était-il déjà trop tard ? …

La douleur de Damien était si grande, si étonnamment âcre, qu’il avait peine à réfréner ses divagations, à s’empêcher de cracher sa hargne sur des voisins abstraits mais suggérés.

— Est-ce pour plaire au diable, pour le caresser dans le sens du poil de la bête, que vous avez convenu d’un pacte collectif ? … Un parchemin invisible maculé et contresigné de vos duperies prouvant votre appui inconditionnel au mal. L’anéantissement de votre conscience et de ma raison. Le meurtre volontaire à petit feu d’enfer !

Êtres fétides ! … Comment puis-je éviter la paranoïa ? Je suis pris en souricière par vous, les locataires du dessus, et vous, mes voisins d’en bas. Vous tous faites preuve de cruauté à mon égard.

Les Brouillette… Chaque fois que je prononce « Nielle » devant eux, m’enquérant d’une rencontre dont elle aurait pu les honorer, ils me répondent tous sans exception, en s’esquivant : « Nielle ? … Nielle qui ? … De qui veux-tu parler, Damien ? … » Non, mais ! — Cela fait plus de deux ans qu’elle leur paie régulièrement son loyer. L’argent n’a peut-être pas d’odeur, mais il se palpe ! — Pour qui me prenez-vous ? … Quels sont vos buts ? … D’accord, un dérèglement de ma personnalité a trituré mon âme et je ne nie pas que je me prenais pour Kristos ! … Peut-être n’êtes-vous pas au courant : je l’ai congédié… ! Excommunié de ma folie.

Alors, à quoi bon me faire souffrir inutilement ? … La crucifixion psychique ? … « La quoi ? … » me diriez-vous !

Damien, se réfugiant dans son lit, amortissait l’écho de ses pleurs dans son oreiller et entrecoupait ses plaintes d’analyses de plus en plus torturantes. Retrouver une respiration normale ? Difficile ! À ses efforts s’opposaient des pensées dévorantes aux suites illogiques.

— Dérisoire ! Ils m’égorgent comme un agneau de sacrifice en la voilant sous une protection qu’ils ne méritent pas d’assurer. Nul danger à contenir, à prévenir, car aucune fermeté, aucun courage ne me dresse contre leurs frasques. L’affrontement m’effraie ; je suis un pleutre.

Comment rejoindre mon amour à partir de maintenant, frôler son esprit, subjuguer son âme ? Lui écrire ? Même un poème épique sur mes sentiments pour elle serait vain ; l’œuvre risquerait d’être interceptée malgré les avertissements. — La voir ? Ils la cachent, l’enterrent en s’engloutissant eux-mêmes dans leur méprisable rouerie.

Comment récupérer ces mots perdus et volés qui sauvegardaient l’espoir de rectifier ma vie, eux que je considérais comme un tapis rouge se déroulant jusqu’à ma muse ? … Transcender leur perte, sublimer leur massacre en étoffant le spectre de ces verbes déchus par la moindre note, par les vibrations les plus signifiantes. Ne pas me lasser de lui écrire… par cette musique que je lui imposerai. Ne m’en veux pas, j’ai si mal. « Hard Headed Woman. »

***

Le plexus solaire gémit, devenu comme une identité indépendante. Le rêvopathe se recroqueville sur son inséparable divan. En exécution sur ses synapses : sa mémoire, le souffleur du théâtre de sa vie.

L’orage est intense. La pluie se démultiplie en éclaboussant le sol, comme de minuscules et d’innombrables fontaines de larmes se ravalant. La volubilité intérieure se réinstalle dans l’anticipation d’une joie qui viendra exciter ses neurones déjà surmenés. À son horizon se dessine la silhouette de messagers inespérés venus d’ailleurs, comme d’une autre planète. Le monde hertzien.

Damien avait enrichi sa discothèque de nouveautés, élargissant ainsi ses modes de factage sous forme de décibels grâce à des disques empruntés à des amis. Déjà sélectif, Damien deviendrait éclectique. Mesurant les répercussions de toutes les chansons sur les sentiments de sa muse, il en jaugeait les émotions transmises par leur musique. Il projetait de brosser le tableau de ses rêves d’une manière exhaustive. Il supputait comme un actuaire, extrapolait comme un futurologue, persuadé qu’au terme de ces longues heures d’écoute, au moins une onde traverserait le cœur de Nielle. Le discophile jubilait de ses évocations musicales. Puis, tel un disc-jockey, il débuta l’eurythmie destinée à l’accorte. Les réactions ? Il savait qu’il ne les verrait ni ne les entendrait et ne pourrait s’en ravir, mais par manie, mieux, par lubie, il les imaginait.

Sa conscience et son intégrité s’effritaient. Il soudoyait sa morale et s’en disculpait par des mobiles candides et apaisants, sachant que, par cette astuce, il se compromettait dans un tortueux et déloyal harcèlement. Quelquefois impavide, il se frappait la poitrine de trois coups de poing ; en vacillant dans la méconnaissance de l’erreur, il se moquait simultanément : « Ai-je le choix ? … Ai-je le choix ? Ai-je un très grand choix ? … Ainsi soit-il ! » Reconnaissant la répugnance qu’il y avait à recourir à ce manège, il jugea qu’il s’agissait là, fondamentalement, du minimum.

Il recourut à toutes les formes, à tous les styles musicaux. La naïveté de la musique populaire et le dynamisme du rock ; l’âme vaporeuse de certains airs de jazz et de nombreux blues ; la notoriété des classiques et les vérités, quelquefois messianiques, de grands chansonniers. Dans ses projections, il hélait les autres Muses de l’univers afin qu’elles lui chuchotent ces mots ignorés de son âme, ces paroles lui donnant le courage de se débattre.

— Nielle, mon amour ! Oui, j’ai l’impertinence de continuer d’évoquer ce sentiment dont tu préférerais l’ablation immédiate et définitive ! Je t’aime, mais il est trop tard, car cette ode multiculturelle s’ouvre sur ton troubadour électrique, Cat Stevens, sur ses textes et sa voix que tu savoures et qui te désarçonneront. C’est lui qui l’amorce. Entends « Hard Headed Woman… ! »

Ce jour-là, avant que n’apparaisse dans l’atmosphère la dernière note, Damien s’autorisait une pause pour appuyer, souligner, justifier par le silence l’impact et la véracité de la chanson. Un avant-midi vieillissait, car quelques secondes venaient de grimacer la onzième heure. En attendant, rien n’atténuait cette blessure causée par son exclusion, sinon les pas de Nielle. Mais la possibilité d’une ruse révoquerait la certitude.

— …Et si ces pas n’étaient, en quelque sorte, qu’une parade d’imitation ? La ligue des semeurs du grand doute cultivé, manifestant et œuvrant pour me duper ? Non ! … Impossible !

Ces pas lui ressemblent trop… Mon cœur ne peut que reconnaître sa présence : il s’harmonise, battant à la vitesse de ses déplacements. Un code rythmé.

Là, … elle déjeune et mon pouls se nourrit de son réveil. Elle a terminé ; elle se dirige vers sa chambre pour s’habiller, se maquiller, se parfumer, … il palpite ! — Maintenant, elle en sort, passe au salon, s’immobilise tout près de sa chaîne stéréo… mon cœur ne transmet plus… ! Jamais, auparavant, elle n’écoutait de musique en matinée !

Damien se jucha sur son divan, debout les pieds joints, presque sur les pointes, pour se rapprocher de la musique légèrement filtrée par le plafond. Cette position, au seuil du déséquilibre, était incommode. Comme si elle avait la clairvoyance d’un devin prévoyant un accident, Nielle haussa le volume du son.

Sans cesser de tendre l’oreille, il se rassit, se demandant si cette attention, si involontaire qu’elle fût, ne lui signalait pas directement la rage et l’embarras dans lesquels il l’avait, égoïstement, catapultée. Pourtant, il reconnut le célèbre « Let It Be » des Beatles.

Ses connaissances de la langue anglaise étaient limitées et même s’il fredonnait faux, cela ne l’empêcha pas de traduire par modulation selon ses capacités. « C’est comme ça ! Laisse aller ! C’est ainsi… ! » Cet air lui rappelait son adolescence mais aussi une intrusion qui n’avait pas eu lieu et des danses folles et imaginaires avec Nielle à en faire transir les étoiles. Il se souvenait de l’inexistant.

Ne pas être le disc-jockey lui était agréable. Il profita de ce plaisir en s’intéressant au morceau suivant, « Across the Universe ».

Soudainement, ses oreilles furent agacées par des fluctuations du volume. Nielle s’amusait à affaiblir les couplets en posant l’accent sur le refrain. Ces variations ponctuées l’irritèrent, mais il se les expliqua par une appréciation singulière de Nielle pour ce passage : « Nothing’s gonna change my world » (Rien ne changera mon univers !). Cette phrase scintillait, se détachait largement des autres. Cette ségrégation sonore inclina Damien à croire qu’elle lui remettait la monnaie de sa pièce. Fin de la portée, fin des mesures. Deux seuls vieux hits. Nielle retira le disque et en sélectionna un autre.

Muselé ! Sidéré ! Le nouveau choix de sa belle l’éblouissait au point d’en faire un véritable ectoplasme. Pourtant, à son insu, elle tentait de l’exorciser avec l’assistance de Léo Ferré, le poète suprême dénonciateur d’injustice sociale et d’extravagance fourbe : « Avec le temps, tout s’en va… on oublie… »

On sonna chez elle, ce qui l’obligea à se mouvoir. Ses pas, comme un métronome, indiquaient la cadence du cœur de Damien. Elle ouvrit à Marc, son ami et conseiller…, puis alla diminuer le volume, presque imperceptiblement.

— Comment vas-tu, Marc ?

— Très bien, et toi, Nielle, ça va ? … Est-ce que tu es prête ? …

— … j’arrive à l’instant ! disait-elle, se déplaçant vers sa chambre pour s’emparer de son sac à main.

— Nielle, il y a un disque qui tourne, veux-tu que j’arrête le système… ?

— Non ! Je laisse la chanson finir.

— Pourquoi ?

— …mmm… parce que… ! répondait-elle à Marc d’une voix doucereuse. Puis, elle évita une litanie de quolibets en ajoutant astucieusement : « …nous risquons aussi d’accumuler du retard… avec le temps, si nous ne partons pas. »

Clair et net pour le rêveur. Cette réponse donnait une forme tangible au jeu de sa muse. Elle venait de se compromettre, avouant involontairement l’intention délibérée de communiquer.

Nielle et Marc quittèrent les lieux. La porte se referma derrière eux.

Enregistré lors d’une performance en salle, le chant de Ferré guillotinant les nodules du temps matelassa le retour à la solitude de Damien jusqu’aux applaudissements, jusqu’aux rappels des adulateurs interrompus par la technique.

Brusquement, comme lors de la fonte d’un rêve, quand, à sa fin imminente, une conclusion subconsciente s’impose, Damien analysa les faits et extrapola sur le modus operandi de sa muse. — Paralysée ! — Aussi inusitées et fragiles qu’elles pussent être, ses communications interlopes avaient porté fruit.

— Bull’s eye ! J’ai atteint ma ravissante cible ! Ma théorie du message de plastique porté par les ondes de l’enceinte acoustique, aussi tarée et perfide soit-elle, se révèle efficace ! Je jubile ! — Même si Nielle m’a transmis que « rien ne changera, qu’avec le temps tout s’efface et que c’est ainsi ! », elle m’a répondu !

Cette délicate attention, cette tendresse voilée, exclut-elle nécessairement la pitié ? Tendresse et pitié sont-elles inconciliables ? Peu importe, moi qui croyais qu’elle ne m’aimait pas du tout… Quel agréable démenti !

Mais il y a maldonne ! Ficelé, fichu comme l’as de pique, je n’en suis pas moins le roi de cœur, car jamais le temps ne bannira ses yeux de ma mémoire. L’amour ne s’expulse pas d’une existence, d’un être, en excisant comme par biopsie ce mirifique sentiment. Nulle chirurgie, aussi précise soit-elle, nul bistouri, aussi incisif soit-il, ne peut émonder ni retrancher la cicatrice qu’il laisse. Le geste raviverait la plaie sans soulager l’opéré, lui rappelant, dans la douleur, que l’amour se prélassera dissimulé dans son esprit jusqu’à leur mort à tous deux.

***

La Cinquième sillonne l’ouïe du rêvopathe. Les basses puissantes et emportées titillent les membranes des haut-parleurs médiocres. Des vibrations dérangeantes massacrent son unique et accessible délectation.

Malgré la somme d’images agglutinées, claquemuré dans son ancienne piaule, il n’a pas encore trouvé l’erreur : cet espace-temps défini qui l’aurait accroché, empalant sa vie, supprimant d’autres attachements. Il est inquiet, la fin du délai téméraire approche…

Sa chatte ronronnait dans ses bras pendant qu’il guettait aux fenêtres ; mutuellement, ils se procuraient sécurité et affection. Les paysages de la rue et de l’arrière-cour, il les dessinerait les yeux fermés, tant, pour se distraire dans ses attentes, il les épluchait puis en colligeait les détails.

— Depuis cette association Beatles-Ferré, tu vis en moi, lascive, m’envahissant d’une joie exceptionnelle et profondément mystérieuse. Je n’ai plus à baisser les paupières ou même à ciller pour t’imaginer ; tu es là, persistante autant au-dedans qu’en dehors de mon souffle. Tu es plus présente que jamais. Paradoxalement, cependant, je laisse ma figure créer des cernes de gras et de sueur sur la vitre, en escomptant ta venue.

Angoissantes, ces chimères dont il nourrissait son temps. Implacablement, elles enhardissaient cette inquiétude caustique qui le tiraillait. Celle-ci le pétrifiait lorsqu’il se trouvait confronté aux étourdissants manèges de ses voisins. Devant leurs mensonges, leurs objurgations fardées d’une morale condamnante, il préférait mentir par omission, les duper par le silence et par ses réactions qu’il comprimait, reclus dans son gîte.

— Quel délice ce serait de surprendre Nielle sur le fait et de déjouer Lou qui la camoufle. Lui, j’égorgerais son orgueil, je m’en fous ! Mais elle, l’intimider, jamais ! Pourtant, tous les deux prennent un malin plaisir à tromper ma vigilance…

…Presque tous les matins, il transporte, le bras tendu vers le haut, un habit suspendu à un cintre de métal et recouvert de cellophane. Comme si l’habit sortait du teinturier. Tout en descendant l’escalier, il déplace sa charge progressivement vers l’arrière, en changeant ainsi l’angle au fil des marches. Toute cette discipline pour cacher les mouvements de Nielle, qui se dissimule derrière le même costume toujours bien pressé. Le soir, au retour, … stratagème identique.

Stupidité ! Depuis les premières neiges, le subterfuge n’est plus viable. Inutile de dire que laisser quatre traces de pas lorsqu’on est humain, donc bipède, crée un effet bœuf.

Que penser de l’effet « œuf » ? … Qui donc engendra l’autre ? … La poule ? … Cette question est-elle une coquille vide ? — Mia rabâche le même refrain, sans le changer d’un iota, pour m’inciter à croire que sa sœur a peut-être bel et bien quitté les lieux. Dans ces conditions, qu’est-ce qui motive les jeux de cache-cache ? Les mises en scène et ces réponses oscillant entre l’ambivalence et la certitude ? — Ses saillies étudiées, frôlant la concertation et bourrées de défiance, m’inclinent à estimer que Nielle vit là-haut quand elle n’y est pas et qu’elle est présente lorsqu’en réalité elle respire ailleurs. Son but est-il résolument de faire croître mon désarroi, de le nourrir d’ambiguïté pour l’aiguillonner vers la panique afin de le concentrer en un magma dangereux ? … Afin que, plus tard, il y ait une abréaction dont je ne pourrais identifier la source ?

Qui peut avec dignité et franchise m’informer de Nielle ? … Mia ? Carlos ? Lou ? Les Brouillette, voisins d’en bas ? … Certains d’entre eux mentent avec une si déconcertante facilité qu’ils transcendent le mensonge jusque dans leurs comportements vicieux.

Comme si je claquais les doigts…, je n’ai qu’à prononcer « Nielle » ; dès lors, je les entraîne dans leurs sophismes. À l’instant même où le prénom de mon amour vibre dans l’air, un tout léger sourire distinctif s’esquisse avec paresse sur leurs visages, puis ils évacuent par leurs yeux pétillants l’ironie et le fade dégoût de ma personne.

Après ce stade, c’est mon étonnement. Leurs bouches (… qui aurait cru que c’en étaient…) s’ouvrent complètement ; leurs lèvres frétillent en un tic synchronique. Enfin, dans leurs pestilentiels orifices béants se remarquent leurs papilles gustatives qui, telles des fleurs carnivores, s’écarquillent pour mieux goûter leur haine et leur dépit. Leur faim du plus faible.

***

Karajan et l’orchestre philharmonique de Berlin enchaînent avec l’andante con moto. Même si les vents de l’orage perdent de leur vélocité, dans leurs passions, les musiciens sont véridiques. La symbolique de la mort demeure une constante dans l’orage, dans la musique et dans l’âme du rêvopathe. Son souhait d’une extraction consciente de ces tumeurs du passé gagne en force, par détresse…

Était-il assis dans sa cuisine ? … Étendu sur son divan ? … Couché sur son lit ? … Debout, face aux fenêtres ? … Immobile dans son atelier ? … À la suite de ses nombreux avatars, il n’œuvrait plus ; son imagination croupissait en tentant de décoder le pastiche du retrait de Nielle.

— L’indépendance que Nielle me manifeste, je peux la comprendre, même la partager… un peu ; mais elle la chevauche sauvagement. Elle piétine ma vie, me tenant pour mort, et là se situe mon agonie.

De toutes mes forces, je tiens la plupart de mes émotions en retrait, les laissant suffoquer. Quant à celles qui luttent, elles finissent incinérées dans le feu de ma passion. Cette ivresse amère naît du gâchis de nos rencontres et des malheureuses interventions de la fatalité.

Le rêvopathe souffre moins qu’autrefois, plus qu’il ne le faut. Il purge cette peine sévère imposée par le destin : la condamnation aux souvenirs forcés dans ce bagne qu’est son esprit.

La symphonie s’achève… On n’entend plus de l’orage que des grognements lointains. Le temps, selon son inlassable habitude, continue de s’écouler dans des perceptions différentes, comme toute chose humaine.

Le plus ardu, le plus douloureux n’apparaît pas encore. Le cortège des dernières « souvenances » : des instants suspendus, des images qu’il ressortira et qu’il voudra recycler en extase dans sa mémoire-guide.

Il ouvre la fenêtre. L’air pollué, il l’oublie. Pour assécher son acrimonie, il prend une bouffée d’humidité et de tendre fraîcheur que l’orage a naturellement défalquées de ses cumulonimbus. Puis, retournant à son divan, il en fait plusieurs fois le tour. Non pas pour se dégourdir, mais pour s’autoriser à l’ankylose en s’étourdissant, s’abrutissant, s’insensibilisant davantage. Chercher plus loin que l’aberration tout en s’y installant.

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